extrait de conférence (sens de guo)
Nous remarquons également, au nord, ces deux petits édifices : la tour du tambour et la tour de la cloche. Ces deux bâtiments modestes relèvent aussi de la même rigueur symbolique. Au sud (yang) de cet ensemble, la tour du tambour, recelant en son sein un immense tambour, en bois, c’est à dire l’élément de l’est, du soleil levant, du matin, yang. C’est bien le matin que ce tambour était frappé pour signifier l’ouverture des marchés. Au nord (yin), la tour de la cloche : la cloche, en métal, l’élément de l’ouest, l’après-midi, le couchant, yin : en fin d’après-midi, la cloche résonnait pour imposer la fermeture des marchés. Comme il est dit dans le livre des Mutations : " shigu, he hu wei zhi kun, pi hu wei zhi qian " (" C’est pourquoi il est dit que fermer une porte s’appelle yin, ouvrir une porte s’appelle yang ") Mais outre cette extraordinaire eurythmie symbolique, ceci nous apprend à quel point, dans les villes, les marchés étaient tenus sous très étroite surveillance. Ceci est consécutif au mépris traditionnel des chinois pour les marchands, relégués tout en bas de la hiérarchie sociale. Confucius considérait que leur activité n’était guère morale ni humaniste, mais ce sont surtout les penseurs légistes qui leur vouaient une haine proportionnelle à la brutalité de leur doctrine ! Selon ces penseurs (période des Royaumes Combattants, - 481, -221), le pouvoir marche sur deux jambes : l’agriculture et la guerre. Cette dernière ayant pour but de détruire les surplus agricoles et même la possibilité des surplus. Car ceux-ci entraînent le commerce, le commerce la richesse, la richesse l’oisiveté, l’oisiveté la possibilité de mener seul sa vie et pratiquer des activités culturelles et la faculté de penser, et à terme développer une contre-culture, ce qui est impensable pour cette doctrine proto-totalitaire qui allait constituer la base idéologique de la première dynastie impériale (Qin, -221, -206) Si je me permets d’insister sur cette doctrine, c’est qu’elle ne fut pas aussi éphémère qu’on le prétend : si elle fut officiellement tenue pour nulle et non avenue par l’empereur Wu des Han, cette doctrine légiste a continué de marquer toute l’histoire du pouvoir chinois, …jusqu’à aujourd’hui ! Donc, le marchand a mauvaise presse en Chine, et les marchés restent sous bonne garde. Ceci nous renseigne, in fine, sur le statut de la ville en Chine : statut essentiellement politique, alors qu’en Europe, la ville est d’abord, dans la plupart des cas, un centre économique, le politique s’y greffant de surcroît.
Observons ces trois caractères chinois : ils sont dissyllabiques, c’est à dire correspondant à la langue chinoise moderne. Autrefois, seul le premier caractère, cheng, par exemple, suffisait pour dire " ville ", alors qu’aujourd’hui on dit chengshi. Un des intérêts de cette tradition récente du dissyllabisme, c’est que parfois, le deuxième caractère a un sens différent du premier, et ceci a le mérite de clarifier un sens chinois d’une notion donnée : c’est le cas ici, puisque shi ne veut pas dire " ville " mais " marché ", justement ! Cela correspond, historiquement, à l’époque où Shanghai, Ningbo, Canton, devenaient de grandes villes occidentalisées et économiquement dynamiques, mais cela signifie aussi que le développement économique des villes est une préoccupation récente, et en tous cas, que du point de vue traditionnel, cela reste secondaire. La ville c’est d’abord un centre politique. En quoi cheng désigne-t-il le politique ? Voyons le mot suivant, chengqiang, " mur " : en chinois classique, seul cheng suffisait pour dire " mur "… On voit donc qu’autrefois, c’était le même caractère qui signifiait " ville " et " mur " !
Pour comprendre cela, il nous faut remonter à l’origine des institutions impériales : celles-ci (fondées par les légistes, d’ailleurs) avaient pour but de remplacer l’ancien système féodal des Zhou, qui conduisit fatalement à une disparition du pouvoir central au profit de grandes familles nobles qui possédaient de fait la puissance locale en Chine, par un système de gouvernement centralisé et autoritaire : les réformes de Shang Yang, au 4° siècle avant notre ère, dans la principauté de Qin, furent donc à l’origine du futur système impérial, c’est à dire que le pouvoir central est réparti dans les provinces sur des administrateurs nommés, rétribués et révocables, bref, une fonction publique ; ce qui allait devenir le système mandarinal. Un mandarin est une personne qui ne répond que de l’empereur et n’a pas partie liée avec ses administrés, il affiche une volonté évidente de rupture avec les atavismes et autres relations privilégiées qui avaient cours autrefois sous le système féodal. Pour signifier cette rupture, il fait murer, même en temps de paix, la ville où il réside. Pour les chinois qui sont, encore aujourd’hui, massivement ruraux, la ville est donc le mur, derrière lequel le mandarin administre le territoire. Au cœur de la ville, son yamen, sa résidence, est également muré. Ces murs marquent la distance qui sépare le mandarin du peuple. Cette volonté de rupture prend même une forme linguistique : les mandarins sont formés à la capitale, Pékin depuis le XV° siècle, et, parlant des dialectes différents, ils affectent de communiquer ensemble avec la langue locale, en l’occurrence le dialecte de Pékin. Une fois en poste dans les provinces (jamais leur province d’origine, volonté de rupture, encore !) ils affectaient, pour marquer la distance, de parler cette langue qui reçut le nom de " langue des mandarins ". C’est ainsi que la langue officielle de la RPC, le putonghua, est appelé en français " mandarin " par référence à sa réalité de langue officielle issue du dialecte de Pékin.
Enfin, ce dernier mot chinois, guojia, " pays, état, nation " Jia, ne signifie pas " pays " mais " famille ". Il s’agit bien de l’idée de nation, à laquelle chacun participe, les citoyens, mais ne faisons pas d’anachronisme ! Cette idée est particulièrement récente ! La conscience d’être " français " date de la III° république ! En Chine, ces idées apparurent avec Liang Qichao au début du XX° siècle et c’est finalement Mao qui les mit en pratique. Autrefois, le paysan était assujetti et se moquait pas mal d’appartenir au pays de Chu, de Song ou de Qi. En fait, à l’origine, le caractère guo, qui signifie aujourd’hui " pays ", désignait, selon l’historien chinois Huang Xinya, ..la " ville " ! " guoren ", c’est " les gens de la ville ". Car c’est bien en ville, et seulement en ville, là où vivent ceux qui ont le pouvoir, que l’on connaît l’étendue de celui-ci sur une portion de territoire à laquelle le terme de guo s’étendra plus tard. C’est en outre un caractère très lisible : il y quelque chose (un élément qui ne nous intéresse pas, il n’a pas de valeur sémantique) qui est à l’intérieur d’un enclos, d’une enceinte. Si on affirme souvent aujourd’hui que ceci désigne une frontière, c’est encore un anachronisme : la notion de frontière est elle aussi fort récente. Il s’agit bien de l’enceinte qui enchâsse une ville, il s’agit de l’enceinte de la cité interdite : c’est depuis derrière les murs de ce palais que l’empereur dirige toute la Chine. Nous avons commis un bel anachronisme, justement, en regardant les trois palais yang : ceci était invisible aux chinois avant les années 20 du XX° siècle. Pour les chinois, la cité interdite, c’était ceci : un mur ! Cité (interdite) : cheng, Mur : cheng ! Dans la stance n° 36 du Laozi, il est écrit : " yu bu ke tuo yu yuan, guo zhi liqi bu ke shi ren " (c’est bien le guo de " pays " ) " Les poissons ne peuvent quitter les profondeurs, les ficelles (armes) du pouvoir (correspondant ici à guo), on ne doit pas les montrer au peuple " L’empereur règne, invisible, depuis derrière les murs. L’empereur doit être loin du peuple pour être craint, afin que chacun reste sur ses gardes…. On comprend à présent combien, finalement, l’idée de Yongle d’aller perdre la capitale tout au nord de la Chine confère maintenant au génie, - génie politique chinois s’entend -,… : le pouvoir est définitivement hors d’atteinte ! Yongle a préparé l’échec des soulèvements et révolutions des XIX° et XX° siècles !