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SCIENCES DU LANGAGE
Linguistique descriptive du chinois
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LA LANGUE CHINOISE CLASSIQUE
La langue chinoise classique est la langue dans laquelle ont été rédigés tous les textes philosophiques, cosmologiques, politiques, stratégiques, médicaux, scientifiques, poétiques, etc de la Chine ancienne, depuis les premiers textes jusqu’au début du XX° siècle.
On la nomme aujourd’hui le GUWEN (langue ancienne). Son nom traditionnel est WENYAN, « langue littéraire ».
Elle est fortement marquée par son origine divinatoire. Les premiers textes chinois sont des épigrammes oraculaires inscrits sur des plastrons de tortue (partie du squelette de l’animal, os plat de l’abdomen : il figure la terre, par opposition au ciel que représente la carapace elle-même).
Le type de texte que l’on y trouve est comme suit :
Bing-chen (c’est une date)-faire des craquelures- Que (nom propre)-prédire-nous-obtenir-millet
Et
Bing-chen-faire des craquelures- Que-prédire-nous-(négation)-probable-objet-millet-moisson-quatrième-lune.
(divination sur carapace de tortue, règne de WU Ding (r : -1200, -1181), dynastie Shang)
Ce type de texte est caractérisé par l’absence de liens logiques : c’est la nature divinatoire de la langue, percevoir des liens invisibles. Cet aspect fondamental du chinois reste d’actualité dans la langue moderne.
On remarque aussi que deux opérations divinatoires sont pratiquées : l’une pour l’affirmative (« nous aurons une bonne récolte de millet ») et l’autre pour la négative (« nous n’aurons probablement pas de bonne récolte ») De ceci découle la forme particulière que prennent les questions dans la langue chinoise, aujourd’hui encore. Il était jugé inconvenant de « poser une question au ciel » ! Et donner la réponse est de même considéré comme un excès de raisonnement. (Cf-infra.) La divination en Chine est une science expérimentale qui observe la nature et exclut que l’humain s’y substitue. (Culture non dualiste)
Les mots logiques « oui » et « non » n’existent pas en chinois. Cette forme de langage est à rapprocher du « Vous ne trouvez pas qu’il fait froid ? » : cette question n’appelle sûrement pas une réponse de type « oui-non » mais est de nature divinatoire : il faut comprendre « j’aimerais bien qu’on ferme la fenêtre ! ».
La langue chinoise classique : une langue « graphique » :
Wenyan, « langue littéraire » est traduit par le sinologue français Léon Vandermeersh par « langue graphique ». Celui-ci explique (in « Dictionnaire de la Civilisation Chinoise » Encyplopaedia Universalis, article « Littérature ») que, dans toute langue, exception faite du wenyan, la graphie est un « signe de signe, un signe au second degré ».
Si nous prenons le mot « vêtement » : la graphie du mot n’a aucun sens intrinsèque, elle n’est qu’un codage des sons de la langue. Pour l’enfant qui ne sait pas lire, « vêtement » n’évoque rien. Lorsqu’il apprend à lire, il décode cet ensemble de signes conventionnels et arrive à lui faire correspondre le son de la langue orale ; il se souvient de ses parents qui lui disent « mets tes vêtements ». On dit alors que c’est le son de la langue orale qui est porteur de ce qu’on appelle l’opérativité sémique, c'est-à-dire la capacité de renvoyer au référent extra-linguistique, c'est-à-dire l’objet lui-même. Jusque là, nous en faisons qu’enfoncer des portes ouvertes.
Qu’en est-il du chinois (classique) ? Prenons l’exemple de monsieur Dupont, citoyen français qui se rend en vacances en Chine pour la première fois et ne parle ni ne lit un mot de chinois. Toutefois, avant de partir, il a acquis un « lexique français-chinois ». A l’arrivée à Pékin, il constate que sa valise a été mal aiguillée, expédiée vers Singapour. Il se rend alors dans un grand magasin pékinois pour parer au plus pressé : s’acheter quelques vêtements. Il consulte son lexique et se réjouit de ce que le mot « vêtement » soit si simple en chinois : YI !
Mais les choses ne se passent pas aussi bien que prévu : l’hôtesse d’accueil du grand magasin ne comprend rien de ce « Yi » que prononce pourtant avec insistance notre brave monsieur Dupont.
Et pour cause !!! La syllabe Yi, indépendamment du système tonal chinois (Dont Dupont ignore tout de l’existence) correspond, selon le dictionnaire « gudai hanyu zidian » à quelques 199 caractères différents ! Si l’on ajoute à ce fait, la plus ou moins grande polysémie des caractères chinois, c’est pas moins de 457 définitions différentes qui correspondent au son YI ! Comment la pauvre hôtesse d’accueil peut-elle comprendre ce Yi insistant de monsieur Dupont ?
Mais ce dernier a soudain une idée, une très bonne idée : il recopie le caractère YI qui se trouve en face de « vêtement », montre celui-ci à l’hôtesse qui retrouve le sourire et indique au touriste où se trouve le rayon prêt-à-porter. En chinois classique, c’est bien la graphie qui est porteuse de l’opérativité sémique ! C’est un objet linguistique unique en son genre en ce sens que cette langue fonctionne à l’envers de toutes les autres ! Si dans toute langue, c’est la réalisation phonique qui permet d’accéder au sens, c’est le « réalisation graphique » qui le permet en chinois, d’où cette appellation de « langue graphique ».
Ce fait, encore une fois, découle de la nature divinatoire de la langue. La graphie ne peut être disjointe de l’objet « naturel » qu’elle désigne, et en aucun cas, le mot oral, qui est une construction humaine abstraite peut prétendre s’y substituer. Le caractère chinois est libre et indépendant de la langue orale. Exemple fameux : ce sont les mêmes caractères qui désignent tant en chinois qu’en japonais le mot « japon » : en chinois, les deux caractères se prononcent (approximativement) « je-benne », ce qui donne « japon », et en japonais « ni-ron », qui donne « nippon » ! S’il est possible pour un sinophone de comprendre un peu de japonais (les japonais ont « emprunté» pas mal de caractères aux chinois au cours de la dynastie Tang, r : 618-907) il lui impossible de le parler pour autant ! Ce qui a fait dire au sinologue danois Karlsgren cette sentence célèbre : « Le chinois : un espéranto pour les yeux ».
Attention ! Pour autant, l’idée passe-partout qui veut que même dans la langue chinoise moderne il n’y a pas de réalisation phonique reste ce genre de fantasmes bon marché qui plaît aux européens et que des psychologues ont récemment définitivement démontée à l’aide de l’expérience suivante :
Des sujets, parfaits sinophones, sont amenés à lire sur un écran un texte court mais exposé un temps très bref. Ce texte est, par exemple :
Wang-xian-sheng-zhu-zai-beijing. (wang-monsieur-habite-à-Pékin)
Le premier sujet voit ce texte inscrit une fraction de seconde mais est capable de restituer : « Monsieur Wang habite à pékin »
Pour le deuxième sujet, on expose le même texte, mais on remplace « habiter » par « souhaiter », pour le troisième « habiter » est remplacé par « propriétaire », pour le quatrième c’est « bambou » etc.. bref, des phrases absurdes… et pourtant, tous les sujets ont invariablement répondu avoir lu « monsieur Wang habite à pékin » Pourquoi ? Les caractères « souhaiter », « propriétaire », « bambou » se prononcent tous ZHU comme… « habiter » ! Le temps d’exposition trop bref, savamment calculé, ne permet pas d’analyser le texte graphiquement avec trop de soin, c’est l’ensemble des indices pris qui permet à l’aide de la réalisation phonique (tous ces caractères substitués sont homophones) de lire la phrase ! Il y a bien besoin du phonique pour lire le chinois !
Permanence de la lecture divinatoire au cours du temps :
Une proposition célèbre dans un texte du philosophe Mengzi (Mencius) 380-289 avant Jésus Christ :
fu-zi-shi
Trois caractères seulement. Cette proposition est généralement traduite par :
« …et Confucius s’appuya sur la barre en bois qui se trouve à l’avant du char,… » ce qui est tout de même assez long pour trois petits caractères. Surtout si l’on sait que les deux premiers (fu-zi) désignent Confucius, c’est donc (shi) qui à lui tout seul signifie « s’appuya sur la barre en bois qui se trouve à l’avant du char » !
Comment fonctionne une telle traduction ?
Dans un dictionnaire, on trouvera facilement SHI : il s’agit de la barre fixée à l’avant d’un char et qui permet à l’aurige ou à son passager de se maintenir pendant la course. Il s’agit bien d’un nom. Nous sommes donc bien en présence d’une situation divinatoire qui juxtapose des éléments sans liens logiques. Nous avons, comme sur un épigramme oraculaire, une structure du type : Confucius-barre en bois…
Il reste au lecteur de deviner ce qui se passe entre ces deux éléments. Etant donné l’usage attendu de l’objet, nous savons bien que Confucius ne va pas manger la barre, il va se tenir dessus ! Il y a ici confusion, - fusion -, entre un nom et un verbe, ce qui est une situation très fréquente en chinois. En langue chinois classique une phrase telle que :
Lui-matin-manteau-chapeau-baton-route-est-ville signifie : « De bon matin, il enfila son manteau, mit son chapeau, prit son bâton et se mit en route vers l’est pour se rendre en ville. »
Il découle une règle de la grammaire chinoise : lorsqu’un caractère occupe une place donnée, il remplit la fonction dévolue à cette place précise de la phrase. Joël Bellassen désigne cette réalité par « la fonction caméléon » du caractère chinois. Le nom peut être verbe, adverbe, complément circonstanciel, etc…. Le caractère non flexionnel de la langue permet cette opération linguistique.
Dans « fu-zi-shi » ; nous avons donc identifié un verbe. Mais on ne traduit pas par « se tenir » mais par « s’appuyer sur ». Il y a un contexte : le char est à l’arrêt, Confucius et son accompagnateur ont aperçu une femme en pleurs au bord de la route, et le maître ordonna au disciple d’aller s’enquérir auprès de cette femme sur le pourquoi de ces larmes. Or Confucius a toujours parlé de la compassion : il est donc clair qu’il est à l’écoute.. Il se penche donc vers la femme pour écouter : il s’appuie sur la barre !
D’autre part, « en bois » va correspondre à une recherche sur la nature de ces barres à l’époque de Confucius. Un esprit malin trouverait à redire « mais à cette époque ces barres n’étaient pas en métal ! » L’origine divinatoire de la langue chinoise n’est donc pas le seul contexte des devins Shang : le traducteur moderne est plongé dedans !
Enfin, la phrase suivante :
Il- (suffixe du pluriel)-corps- (part.grammaticlel : aspect duratif)-ouest-vêtement.
Dans cette phrase, c’est « corps » qui assume la fonction verbale. « il+suffixe de pluriel », c’est EUX, ou ILS. L’aspect duratif exprime le fait que l’action du verbe suit son cours, sans changements, les choses sont « en l’état ». « Ouest-vêtement » c’est : la mode occidentale.
La phrase signifie donc :
« Ils portent des vêtements occidentaux. » Il y a là fusion entre « corps » et « porter des vêtements », tant il est évident qu’on porte les vêtements sur son corps.
Enfin, si nous insistons sur cette phrase, c’est parce qu’elle est extraite d’un texte rédigé… en 2004 !!!
Suppression du wenyan :
En 1921, l’état chinois, pourtant déliquescent, ordonna la suppression de l’antique obligation de rédiger textes officiels, thèses universitaires, copies d’examen etc.. en wenyan. Cette disposition se situe dans la cadre d’une évolution soudaine de la Chine confrontée depuis le XIX° siècle à l’expansion de l’occident, de sa technologie et de ses idées.
Les réformateurs chinois ne tardèrent pas en effet à désigner la langue classique comme une des raisons principales expliquant la ruine de la Chine à cette époque. Le fait est que cette langue, aussi belle soit-elle, et quand bien même fût-elle le véhicule d’un fond culturel exceptionnel, comporte des tares rédhibitoires. Prenons un exemple : une calligraphie qui comporte ses quatre caractères :
Chemin-loi-soi-même-c’est ainsi.
S’il est certain que dans cette phrase, « loi » occupe une fonction verbale, nous pouvons nous trouver tout de même assez au dépourvu quand au sens d’une telle sentence. En réalité, le lecteur entraîné y reconnaît un passage d’un texte de Laozi (Lao-Tseu). Cette phrase lapidaire est en outre souvent affichée dans les temples taoïstes. Ici, c’est la connaissance préalable d’un corpus, de son contexte, la connaissance par cœur d’un fonds culturel qui permet de comprendre : « le Tao suit ses propres voies »/ il y a une importance déterminante du « par cœur » dans la connaissance des canons chinois et de la philosophie chinoise. C’est d’ailleurs ce qui était demandé aux candidats aux examens impériaux : la connaissance par cœur des canons officiels. Dans bien des cas, et ce fait perdure, c’est le cumul de connaissances qui permet la lecture du chinois classique : cette langue n’offre pas toujours les conditions d’une autonomie du lecteur ! Le poids de l’idéologie est très souvent trop important dans la langue chinoise classique.
En outre, du fait de son caractère non alphabétique et de sa conséquence logique : personne ne « sait lire » le chinois, la capacité d’appréhender le sens d’un texte chinois est lié à la maîtrise d’un corpus suffisamment important de mots. Or, les linguistes insistent sur le fait que tout corpus est forcément idéologique ! Pour preuve : le contrôle sévère exercé par le pouvoir chinois sur le lexique nouveau et la formation de néologismes, et le contenu des dictionnaires chinois. Tel caractère, comme « XU » par exemple, qui signifie essenteillement « solennel, respectueux » mais aussi, quoique plus rarement, « exécuter, fusiller, éliminer par la mort » est pourtant d’abord présenté dans ce sens, assorti d’une citation de Mao (you fan bi xu : « Tout contre-révolutionnaire doit être éliminé ») ! dans de nombreux dictionnaires !