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LE TEMPS (4)
LA NEGATION DE L’ASPECT ET CONCLUSION
Nous avons vu que les temps du verbe n’existent pas en chinois, il y a " seulement " des aspects. Ceux-ci, indépendants du temps réel (le présent dans beaucoup de cas), se situent indifféremment dans le passé et le futur. Nous pouvons faire la remarque générale suivante :
Le temps du verbe sépare, catégorise, à l’instar du verbe être. Dans la pensée chinoise, l’identité n’est pas fondée sur un principe d’exclusion : dans une pensée dualiste " être un homme " c’est d’abord " NE PAS être une femme " : s’exclure, s’extraire. Ainsi, lorsque nous affirmons " je ne suis pas allé en Mongolie " nous nous rangeons de fait dans la catégorie des ratés qui ne connaissent rien du frisson de l’aventure, n’en ont rien connu et n’en connaîtrons probablement jamais rien. Il y a section avec le présent et le futur. Et nous devons rajouter " mais je compte bien y aller " pour faire bonne figure. Le temps du verbe ferme, alors que l’aspect est fondamentalement ouvert puisqu’il ne catégorise pas.
Il existe en français des phrases à " la temporalité chinoise ". Un exemple :
" Après la pluie le beau temps. "
En chinois c’est
Yu guo tian qing
Pluie-passer( guo)-ciel-bleu
(notes : - ici guo prend son sens verbal (il est à la place du verbe) qui est : passer, traverser. C’est donc " pluie passée " donc après la pluie. On remarque aussi la cohérence entre guo aspectuel de l’expérience vécue et ce verbe : vivre une expérience c’est bien " passer par.. "
Nous avons retrouvé ici le guo de l’expérience vécue en quelque sorte. Vécue au passé : nous avons remarqué depuis longtemps que le beau temps revient toujours. Au présent : on observe en temps réel et voyons les premières taches de lumière dans les nuées (note : c’est d’ailleurs le sens de yang (le yang de yin-yang) tel qu’il est inscrit dans le caractère correspondant : " le moment où le soleil traverse et déchire les nuées ") Enfin au futur : " Pas de soucis, le beau temps finira bien par revenir ! "
Ce proverbe est donc remarquablement aspectuel. Et force est de constater que n’y apparaît adroitement aucun … verbe ! Ce qui évite de les conjuguer et donc de se faire piéger par un temps du verbe qui va forcément exclure telle ou telle potentialité du phénomène.
Observons ce dilaogue :
A-wo qu guo menggu, wo hen xihuan, ni ne ?
A-je-aller-guo-Mongolie-je-très-aimer-toi-(part.Mod.)
A-Je suis allé en Mongolie, j’ai beaucoup aimé, et toi ?
B-wo bu zhi/dao-wo mei you qu guo, wo qu guo jiu gaosu ni wo xi bu xihuan.
B-je-pas-savoir, moi-(neg.)-avoir-aller-guo-, je-aller-guo-alors-informer-toi-aimer-pas-aimer
B-Je n’en sais rien, je n’y suis pas allé. Quand j’y serai allé, je te dirai si j’aime ou pas.
A est allé en Mongolie : wo qu guo menggu.
B n’est pas allé en Mongolie mais il affirme : wo qu guo (quand j’y serai allé)
C’est la valeur aspectuelle de guo.
Mais intéressons nous à la négation de guo et de l’aspect en général :
Wo mei you qu guo.
Je-(négation)-avoir-aller-guo.
Ici, ce n’est pas bu (ex : wo bu shi zhonguoren = je ne suis pas français), mais " mei you ".
Pourquoi pas " bu " qui est pourtant la négation standard et (quasi)universelle en chinois ?
Tous les verbes chinois sont niés par bu. Mais le verbe YOU, " avoir ", a besoin de sa négation propre. Nous avons vu, à propos du statut de la question en chinois, que les chinois ne sont guère fervents de la logique. Le verbe shi (être) signifie d’abord " être vrai " : être " vrai " ou " pas vrai " relève de la logique discursive, du débat logique. Peu d’engouement de la part des chinois. Par contre YOU, (avoir) les intéresse vivement. La question ontologique en Chine ne passe par shi " être(vrai/faux) " mais par you (avoir = " il y a ") C'est à dire que décider si la chose est vraie ounon n'est pas le problème : ce qui est intéressant c'est de savoir si la chose existe ou pas : "il y a" ou "il n'y a pas". Ce statut particulier lui vaut bien sa propre négation, une négation qui ne soit pas une vulgaire exclusion. Cette négation de you c’est mei.
Mei est un caractère qui comporte l’élément de l’eau. Et ce caractère est identique point par point (à défaut d’être homophone) avec MO qui signifie : submerger, noyer. Quand la prairie est inondée, je ne la vois pas, mais elle existe encore évidemment et réapparaîtra à la décrue. En fait mei you signifie " il n’y a pas ...encore " ! " Submergé, noyé " c’est " ce que je ne vois pas "… les racines de l’arbre, les taches solaires… On y revient toujours ! ! ! mei, c’est " ce qu’il y a au-dessus (visible) et ce qu’il y a en dessous (invisible) ".
NOTE : Nous devons passer ici par une dernière et subtile circonvolution chinoise, la notion de WU.
Wu est un caractère qui signifie à lui tout seul : mei you = " il n’y a pas "
WU est un concept clé de la cosmologie chinoise et particulièrement du taoïsme. Mal traduit en français par " néant ", il désigne le vide médian, là d’où tout surgit. Dans la pensée chinoise le YOU (il y a = ce qui est manifeste) naît du WU (mei- you = il n’y a pas, le non manifesté, le potentiel) C’est encore une perception de l’invisible) Le WU, c’est l’état indifférencié d’avant la création du monde, c’est ce que les astrophysiciens appellent " soupe originelle " c’est à dire l’état de l’univers avant le big-bang, ou aussi le " vide quantique " ou " vide fleuri ". Le WU c’est l’hiver : il n’y a rien (..en apparence, comprenez " je ne vois rien "), la nature est vide (WU = meiyou) et pourtant tant de choses vont se manifester (you) au printemps. Si les chinois veulent bien distinguer deux choses c’est bien " je ne vois pas " de " il n’y a pas ".
C’est intéressant de voir que les chinois ont inventé un mot qui est une " négation sans négation " : mei you = WU, un seul mot, sombre, flou, homophone avec Wu de brouillard, et avec toute une série de mots qui désignent précisément l’état originel du monde dans la cosmologie chinoise. … Une négation d’où la marque de la négation est absente. Une " négation qui nie la négation " : nier la négation, comme diraient les mathématiciens : " moins par moins donne plus ". La chose n’est pas visible, mais elle n’est pas niée. Wu ne signifie pas " il n’y a pas " mais " ça va venir " ! Quelle subtile et efficace expression du potentiel, de la latence, de la dormance, bref… du changement d’état permanent.
Ainsi la négation de l’expérience vécue (wo meiyou qu guo) revient (symboliquement, pas grammaticalement, tout du moins en langue moderne) à dire : wo Wu qu guo. (Wu = mei you). C’est à dire que " wo mei you qu guo " a un sens de : " dans le cycle, ça va venir " et surtout pas de " NON ! "…. Mei you, comme " négation " au sens de WU, contient le potentiel, le caractère latent d’une expérience future… Wo mei you qu guo veut dire : c’est " sous l’eau "… Toujours, les verbes chinois sont au présent, un présent médiant, médium, qui contient toutes les potentialités.
Pour les chinois, comme dans les autres peuples à pensée non-dualiste, les choses n’existent pas dans le temps. C’est le temps qui existe dans les choses. La chose et sa temporalité sont indissociables, le temps est objectif et non une référence subjective théorique.
Au vu de ceci, comment voulons nous que les chinois utilisent ces " verrous " que sont les temps du verbe ?
FIN DU COURS
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